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"Le processus créatif chez Zheng Banqiao – Le sentiment et les effets du tracé"

Dans le cadre du projet ANR "Art visuel et Emotion” (AVE, www.ave-fiction.ens.fr), le séminaire FILE reçoit :

LI Xiaohong (université d’Artois)
"Le processus créatif chez Zheng Banqiao – Le sentiment et les effets du tracé"

Jeudi 13 février de 10h à 12h - Salle de réunion de l’Institut Jean-Nicod, rdc, Pavillon Jardin, Ecole Normale Supérieure, 29 rue d’Ulm 75005 Paris

Résumé:
La peinture chinoise est avant tout un échange, une conversation entre les artistes et la nature, puis entre l’œuvre et le spectateur. La Nature est essentielle mais en même temps elle n’est que le prétexte à un message. Les artistes chinois veulent exprimer leurs sentiments et leurs idées, ils sont en face de l’objet et ils enregistrent la beauté de son image, ils l’impriment dans leur cœur, puis ils transcrivent ce mélange de la réalité observée et de l’image recréée pour produire cette œuvre, souvent réduite à la pureté et la quintessence des choses de la nature.

Avant de trouver son style et de réaliser son œuvre, l’artiste doit reproduire les œuvres des anciens et laisser mûrir dans son cœur ce qu’il veut exprimer. Il peint spontanément, comme s’il était ivre ou comme s’il composait un morceau de musique. Les spectateurs d’une peinture peuvent entendre le bruit de la mer, l’écho de la montagne, et partager le sentiment du peintre. L’œuvre doit jaillir d’un seul jet et exprimer directement, sans correction ni repentir, l’intention de l’artiste.

Et au moment de la réalisation, le “sentiment qing, ” de l’artiste doit s’accorder spontanément à la “propension shi, 势” du processus créateur naturel. L’intention et le geste sont beaucoup plus essentiels que le tracé du trait, c’est ainsi que les apprentis-calligraphes chinois sont incités par leur professeur à s’exercer à tracer dans le vide ou si un support est nécessaire, éventuellement sur leurs mains. L’effet du tracé, nous pouvons le considérer comme la matérialisation du qi 气  « énergie ». La peinture est vivante si elle conjugue l’énergie (le qi  气) et l’effet du tracé, shi, 势 . Que signifie l’ « effet du tracé » 势 ? L’expression porte sur la direction ou l’orientation explicite imprimée par le mouvement du pinceau. Il existe deux types d’effets : 1) le premier porte sur le geste et sur l’orientation du pinceau ;  2) le deuxième serait un effet du mouvement de l’ensemble du tableau. Au moment de la création d’un artiste chinois, que ce soit pour un simple point, ou même un trait, ou pour la totalité de la composition à la fin de la création, tout est dominé par l’activité émotionnelle de l’artiste. Et l’émotion du peintre peut aussi être un élément instinctif qui influence toute sa démarche. Ce genre d’émotion et la transformation de cette émotion – l’effet du tracé -, donc l’effet visuel, correspondent à une assimilation du rythme de la nature. Le spectateur peut en général retrouver visuellement l’endroit où l’artiste a débuté son tracé ainsi que son intention en fonction de son emploi du pinceau et de l’encre dans la peinture et de la composition de l’œuvre, ou encore comment il a équilibré ou ajusté à chaque étape sa composition, tel un connaisseur en peinture ou calligraphie qui, en inscrivant un colophon et en apposant son sceau à un endroit précis du support pictural, complète l’intention du peintre.

A partir de l’exemple des œuvres de Zheng Banqiao (1693-1765), peintre excentrique de l’époque des Qing, nous pouvons envisager les œuvres successives d’un artiste comme autant d’étapes dans sa recherche d’un style propre, à partir de ses sentiments, puis de son observation de l’objet, puis de la réflexion et de l’imagination, à la fin la composition. Nous pouvons aussi voir peu à peu ses calligraphies envahir l’espace de ses peintures et, dans ses peintures d’orchidées qui sont considérées comme les plus représentatives de sa manière personnelle, la calligraphie et la peinture finissent par ne plus se distinguer.

Zheng Banqiao nous a montré un travail en action, comme un brouillon qu’il aurait retouché jusqu’à n’avoir plus de place sur son papier, en même temps qu’il nous donne ce sentiment qu’aucun de ses traits n’est laissé au hasard. La maitrise de sa technique l’autorise  à une grande liberté dans son inspiration et lui permet de s’affranchir de la tradition tout en restant fidèle à son héritage esthétique.

A travers cette étude, nous avons le privilège d’approcher un artiste singulier, qui a eu l’audace de créer un style calligraphique, et qui a composé des ensembles picturaux d’une rare originalité tout en rendant lisible son processus créatif, ce qui nous donne la chance, à travers ses tracés, de rencontrer une personnalité exceptionnelle et attachante.

ANR